Surdité et discrimination ? Les sourds lisent sur les lèvres et parlent avec leurs mains ! Certes, ne
rien entendre à une accélération de Lewis Hamilton, à la ritournelle du pinson ou à un trio de Schubert apparaît comme un manque, une privation, une aliénation.
Pourtant, ne pourrions-nous concevoir l’émancipation des Sourds, partant leur participation dans la vie sociale, en
n’en restant pas là ? En effet, après un diagnostic, l’accueil réservé aux Sourds réserve quelques surprises.
On se trompe là où l’on croit que des sous-titres suffiront. Alors qu’on prône l’intégration scolaire en enseignement
ordinaire, on s’aperçoit qu’on perd alors toute la dimension d’une Histoire et d’une culture transmises par les aînés que les novices rencontraient dans les écoles spécialisées. Alors que la
pratique de la langue des signes tombe à peu près sous le sens lorsque l’on voit des Sourds entre eux, pourquoi son interdiction lors du congrès de Milan en 1880 continue-t-elle
d’agir ?
En creusant un peu du côté de la psychanalyse, de la sociologie, de la pédagogie, de la philosophie, on s’aperçoit
ainsi qu’une dynamique du déni de surdité continue d’opérer.
Sans prétendre à l’exhaustivité, ce recueil décline différents aspects des réponses actuelles à la question sourde
chez nous. D’autres méthodologies sont en effet bien mieux fructueuses ailleurs. Mais sans véritable application chez nous.
Avec l’aimable contribution d’Andrea Benvenuto, philosophe, Véronique Bergen, romancière, Fabrice Bertin,
professeur, Simone Korff-Sausse, psychanalyste, Brigitte Lemaine, sociologue, André Meynard, psychanalyste, et Nicolas Rettmann, sous la direction de Louis Everaert.
Coll., Surdité et discrimination, Bruxelles, Editions de l’APEDAF ASBL, Les Cahiers de la Salamandre n°3, 2008, 152 p.
Extraits
Tous les auteurs qui ont contribué gracieusement à la réalisation de « Surdité et discrimination » ont été
sollicités sur base de la lecture de leurs ouvrages. Nicolas Rettmann, lui, l’a été après que j’aie reçu son mail invitant ses pairs sourds à ne pas voter aux élections fédérales de juin 2007.
Après une collaboration avec elle comme critique dans un éphémère mensuel littéraire, j’ai retrouvé Véronique Bergen, par la littérature, en découvrant son livre « Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent », Prix triennal de la Ville de Tournai et Prix Félix Denayer de l’Académie de langue et de littérature
française de Belgique 2006. Une bibliographie de ces auteurs achève ce communiqué.
« Peur du sentiment de culpabilité massif qu’il suscite, lié aux fantasmes de filiation et de transmission,
car le handicap évoque toujours une idée de tare héréditaire et de procréation fautive »
Simone Korff-Sausse, Psychanalyste,
Université Denis Diderot, Paris 7, p.14
« Quel est donc le statut de celui qui au deuxième jour de la naissance, sera étiqueté comme « un
malade » ? Sa vie de Sourd est-elle donc une vie « qui ne vaut pas d’être vécue » ? Est-elle une vie considérée sous condition en quelque sorte ? Sous condition
qu’il soit soigné, implanté, « sonorisé », c’est-à-dire pris dès sa naissance, lui et sa famille, dans une filière de soins dont les effets iatrogènes ont déjà été dénoncés par tous
ceux qui sont sensibilisés aux dynamiques inconscientes des interactions réelles et fantasmatiques ? N’allons nous pas vers des formes sociétales qui rendront de plus en plus délicat
l’accueil du différent ?
André Meynard, Psychanalyste,
Université Aix Marseille I, p.32
« … partir du principe d’égalité des intelligences entre sourds et entendants est une condition fondamentale
pour atteindre l’émancipation intellectuelle. Je ne suis pas capable de m’émanciper si je n’ai pas pris conscience qu’entre moi et mon dominateur, il n’y a pas de différence de nature. Cette
prise de conscience se fait dans un processus individuel et se tisse à la fois dans la relation aux autres ».
Andrea Benvenuto, Philosophe,
Vincennes, Paris 8, p. 50
« On nous a oubliés, on nous oublie… et on nous oubliera tant que rien ne bougera de notre côté. Il faut
rester lucide, les personnes sourdes et malentendantes, bien que minoritaires, doivent se solidariser davantage pour une même action, à savoir, l’accessibilité à l’information. (…) Nous sommes
privés de l’information générale. Si on ne nous donne pas le moyen d’y accéder, on ne sait même pas quels contenus l’information véhicule. Pourtant, malgré qu’on sache cela, en attendant, pour
la nouvelle génération, on continue d’investir essentiellement dans l’audition ».
Nicolas Rettmann, Comptable,
Sourd, parent d’enfants malentendants. p. 60
« Un des arguments du refus de s’attarder sur la notion de culture Sourde est que la surdité est une
déficience de l’audition et qu’une culture ne peut se construire sur un manque, sur une déficience. Mais justement, la culture est bien la façon dont une communauté d’individus affronte les
obstacles qu’elle rencontre, met en place des stratégies pour les dépasser ou les contourner, trouve des réponses aux défis qui lui sont imposés ».
Fabrice Bertin, Sourd, professeur d’histoire-géo
à l’Institut National de Suresnes,
Doctorant en Sciences de l’éducation, Paris 8, p. 73
« Au-delà des autres handicaps, je crois que « le sourd », celui qui n’entend pas, posait un réel
problème à Hitler parce qu’il était imperméable à ses discours, à son influence radiophonique constante et à sa propagande écrite, incompréhensible dans son nouveau lexique manipulateur. Ils
ont fait croire à certains sourds qu’ils les intégreraient, en leur donnant accès au début aux jeunesses hitlériennes ou à l’emploi s’ils adhéraient à l’association des sourds nazis (passée de
4700 membres à 12 600), mais au bout de deux ans, cela s’est révélé un mirage complet ».
Brigitte Lemaine, Sociologue,
Docteur en philosophie esthétique, Paris, p.101
Comme toujours, le tout est dans la répétition : le jour où l’otologie ouvrira définitivement l’œil sur
l’anthropologie et verra l’humain derrière son matricule et sa pathologie, les pauvres souris de laboratoire pourront vivre tranquilles. De la graisse d’anguille des barbiers carabins du
18ème siècle aux cinquante gènes conjointement découverts par les laboratoires de de 22 unités génétiques, les motivations des recherches n’ont pas réellement
changé d’un iota. On ne meurt pourtant pas plus aujourd’hui de surdité qu’autrefois. Or, on sait que, dans le discours dominant, - à comprendre, les efforts contre la surdité, - accorder des
avancées anthropologiques ne se fait jamais sans peine.
Louis Everaert, Professeur,
Coordinateur de l’APEDAF à Tournai, p. 121
« Ici, loin d’être en grève, l’oreille discerne autre chose, se branche sur l’inaudible, transgressant les
limites posées par la Grande Oreille Officielle, inapte aux tessitures admises mais ivre des sons aux confins du néant. J’ai voulu aller au-delà des voyelles de Rimbaud et sacrer en moi la
permutation des sens, (…) Pour dialoguer avec le tonnerre, converser avec le renard, glisser l’origine dans l’avenir, il faut entendre hors oreille et parler hors sons, laisser le sable se
déposer dans la bouche et le feu caresser les moindres recoins du labyrinthe auriculaire. »
Véronique Bergen, romancière,
poète, essayiste, p. 128
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